Camp d'études scientifiques et d'arts écologiques

Ces petites boules rouges sur le corps des libellules en vol?

Des hydracariens

Depuis de nombreuses années, les jeunes entomologistes du camp ERE de l'estuaire s'interrogent au sujet de ces petites structures arrondies que transportent des libellules pendant leur vol. L'été 2006 nous a permis d'en recenser quelques cas.  Elles font penser à des oeufs, mais n'en sont pas . Ces petites structures rouges ou rouge brun représentent des stades immatures d'acariens aquatiques, qu'on appelle hydracariens. L'observateur voit ces boules sur le tégument de la libellule adulte, souvent sous le thorax ou encore l'abdomen, également sous les ailes. En règle générale, leur nombre est restreint sur le corps des odonates. Parfois, c'est presque une infestation.

Chez les odonates, ces acariens appartiennent au genre Arrenurus, dont la répartition géographique est mondiale. Dans Charlevoix-Est, nous avons, au cours des années, observé ces acariens chez des espèces d'eaux stagnantes, par exemple, les zygoptères (demoiselles), Lestes dryas, Lestes disjunctus et Enallagma boreale, mais, également, chez des anisoptères (libellules) comme Sympetrum internum. D'autres espèces, ailleurs, peuvent transporter ces stades larvaires d'acariens  pendant le vol. Ce transport d'organismes vivants par d'autres êtres vivants s'appelle phorésie.

L'histoire naturelle complexe de ces Arrenurus peut se résumer de la façon suivante.  On compte trois stades inactifs et un stade actif.  Les stades d'inactivité se passent dans une enveloppe hermétique.   La première enveloppe contient l'embryon duquel sort une larve à six pattes qui devient active dans l'eau stagnante. Celle-ci cherche à se fixer sur une larve de libellule et suit la libellule dans la vie aérienne de celle-ci, au moment de l'émergence.  En effet, la larve d'acarien migre de l'exuvie de l'odonate vers les parties molles de celui-ci dans les régions du thorax ou de l'abdomen. Ce stade larvaire de l'acarien peut durer trois à quatre semaines ou davantage. Au cours de cette période, l'organisme se nourrit du sang  de l'hôte et décuple ainsi sa croissance. Au terme de ce stade larvaire, l'alimentation cesse et une nouvelle enveloppe se forme. Ce premier stade pupal dure de deux à dix jours. Les appendices du parasite se régénèrent  pour donner une nymphe à huit pattes. Celle-ci finit par percer son enveloppe pupale et rampe sur le corps de la libellule ou  encore tombe à l'eau. L'acarien a une brève vie aquatique, puis se fixe à une plante aquatique pour entrer de nouveau en inactivité dans un second stade pupal. C'est seulement lors d'un troisième stade d'inactivité,  emprisonné dans une enveloppe, que l'organisme  émerge après cinq à sept jours, et voilà enfin l'adulte qui nage librement dans l'eau. Il ne reste à ce dernier qu'à déposer des oeufs arrondis  à plat sur un substrat les liant ensemble en des filaments gélatineux.

C'est ainsi que nos simples observations de libellules parasitées par ces organismes au cours de nos excursions, nous font prendre conscience de la complexité de certains phénomènes de vie dans la nature.

Walker, E.M. 1953. The Odonata of Canada and Alaska. Volume I. The Zygoptera. University of Toronto Press, Toronto. 292 pages