Camp d'études scientifiques et d'arts écologiques

Une belle excursion à la tourbière ''Chapelle'', au nord de Port-au-Persil en 2006

Raymond Hutchinson, Gatineau Qc

Des jeunes participants à un camp comme celui de l'ERE de l'Estuaire peuvent apporter une importante contribution à la connaissance de l'odonatofaune d'un milieu donné avec l'aide de personnes qui peuvent identifier les libellules et les demoiselles, soit capturées, examinées, individus en main, ou encore observées de visu, sans capture.

C'est ainsi que le 4 juillet, je partais en excursion avec un groupe de campeurs en direction d'une tourbière, située à quelques kilomtres du village de Port-au-Persil (Charlevoix-Est, Qc). L'exploration du milieu dura tout au plus une heure. Pourtant, nous avons pu observer et surtout capturer 16 espèces d'odonates (libellules et demoiselles).  Je présente ci-après la liste des espèces capturées, assorties pour chacune d'un bref commentaire.

Zygoptères (demoiselles)

Coenagrionidae

1.Chromagrion conditum (Hagen in Sélys, 1876).

Cette espèce n'était pas dans son milieu naturel ou habituel. L'individu errait probablement depuis un ruisseau, son milieu de prédilection,  qui se jette dans un lac tourbeux, situé tout près de la tourbière. Le Chromagrion est une des plus belles demoiselles du Québec avec la tache jaune vif de chaque côté du thorax et un assemblage de couleurs qui marie le bleu, le noir et le jaune. Des populations de cette espèce se trouvent à au moins deux autres sites dans la région explorée soit deux ruisseaux liés à des lac tourbeux à quelques kilomètres de la tourbière.   

2.Coenagrion interrogatum  (Hagen in Sélys, 1876).

Pour moi, l'existence de populations de cette espèce de zygoptère dans trois de nos sites d'excursion est importante. Elle semble avoir beaucoup d'affinités avec les milieux tourbeux. Pour nous, au camp, ces biotopes sont la tourbière ''Chapelle'',  un lac tourbeux situé à une couple de kilomètres de celle-ci et le lac dit ''Kettle'' en face du lac tourbeux en question. Ailleurs au Québec, l'espèce est recensée assez souvent dans la zone subarctique et la zone tempérée froide. Par contre, j'ai beaucoup de difficulté à la trouver dans l'Outaouais.

3.Enallagma boreale boreale (Sélys, 1875).

Il s'agit de l'espèce de zygoptère le plus abondant et le plus commun dans la plupart des sites que nous explorons en juin et juillet chaque année. Nous observons souvent les tandems et les accouplements. Ces demoiselles au corps bleu ciel ponctué de taches noires fréquentent les rives de la grande étendue d'eau libre de la tourbière, ainsi que les massifs d'arbustes qui ceinturent celles-ci et couvrent une bonne partie du milieu tourbeux. Au surplus, les individus s'éloignent suffisamment pour que le naturaliste les trouve de chaque côté du chemin parmi les herbes basses ou posés sur le sol ou ils errent parfois assez loin de leur lieu de développement.

4.Nehalennia gracilis Morse, 1895.

Il me fait toujours plaisir de montrer aux excursionnistes une des plus petites demoiselles d'Amérique du Nord (longueur : 22 à 31 mm) et son microhabitat. Je les conduis aux petites mares sur les rives de la nappe d'eau principale de la tourbière. Le naturaliste les voit voler très bas à ras d'eau et souvent entre les tiges des graminées et cyperacées. Elles peuvent passer inaperues si on n'y porte pas attention.  Elles se font des plus discrètes. Pourtant le bel étalage de vert métallique, de bleu et de noir qui ornent leur corps devraient attirer notre attention. Il faut surtout retenir chez les mâles l'absence de taches noires dans le beau bleu ciel des trois derniers segments abdominaux pour les distinguer des Nehalennia irene.  La consultation de Pilon et Lagacé (1998) montre qu'il s'agit d'une des espèces les moins récoltées au Québec et  on peut ajouter en Amérique du Nord (Westfall et May 1998) sans doute en raison de sa discrétion, de son vol bas et du microhabitat particulier ou elles semblent confinées. Selon Westfall et May (1996), l'écart dans la taille de différents individus de N. gracilis  est remarquable. Les stagiaires peuvent observer cette espèce à deux autres milieux tourbeux dans le secteur de la tourbière ''Chapelle''. Mais il faut chercher attentivement.   

5.Nehalennia irene (Hagen, 1861).

C'est l'espèce de Nehalennia très commune sur une bonne partie du territoire québécois (Pilon et Lagacé 1998). Sa taille, ainsi que sa livrée corporelle, sont  semblables à celles de sa ''consoeur'' N. gracilis, à une exception près, chez les mâles. Ceux-ci, en effet, arborent des petites taches noires dans le bleu ciel des derniers segments abdominaux. J'ai déjà présenté des observations sur la ponte de cette magnifique demoiselle (Hutchinson 1976). J'y écrivais que ''la femelle pond,  accompagnée du mâle qui se tient dans une position oblique au-dessus de celle-ci, les appendices fixés à son prothorax et les pattes repliés sur le corps.'' Les couples étaient agrippés à des supports horizontaux soit ''des débris de végétaux morts en flottaison''.  Je concluais cette note en me demandant si l'espèce ne pondait que sur des végétaux morts horizontaux ou s'il ne faudrait pas la voir pondre sur du tissu végétal vivant , sur pied ou non. Voilà un beau projet de recherche pour l'été 2007 d'autant plus que N. irene est présente dans de nombreux milieux que nous fréquentons chaque été dans la région de Port-au-Saumon - Port-au-Persil.

Lestidae

6.Lestes disjunctus disjunctus Sélys 1862

De la fin de juin jusqu'à octobre, l'entomologiste peut observer avec un peu d'attention de nombreux individus de cette espèce de zygoptère dans les différents milieux stagnants que nous fréquentons chaque année, de Cap-à-l'Aigle à Saint-Siméon. L'espèce a fait l'objet de nombreuses recherches notamment en ce qui a trait à son cycle vital (Sawchyn et Church 1973, Sawchyn et Gillott 1974) et, également, concernant des parasites qui s'attaquent aux oeufs que les femelles insèrent dans des tissus végétaux (Laplante  1975). Les travaux des trois premiers auteurs précités nous permettent de résumer le cycle vital comme suit : les oeufs survivent à nos hivers, sous la couche de neige, à un stade embryonnaire tardif, et ce, à des températures pouvant atteindre -20C. Ils éclosent à environ 10C. Au printemps, les oeufs doivent être mouillés lorsque les mares et  les étangs se remplissent d'eau pour susciter la reprise de la croissance et le  développement de la demoiselle. La vie larvaire dure environ 60 jours. Les émergences massives se produisent sur environ 10 jours. La vie ténérale se prolonge de 16 à 18 jours, pour enfin donner des individus adultes qui se reproduisent et pondent dans des tissus végétaux de plantes aquatiques. Laplante (1975) écrit que les oeufs peuvent être attaqués par des  '' parasites hyménoptères chalcidiens des familles suivantes : Trichogrammatidae, Mymaridae et Eulophidae. Ces petites guêpes minuscules sont très difficiles à repérer et leur observation demande une attention minutieuse de la part de l'entomologiste . 

7.Lestes eurinus Say, 1839.

Lorsque nous visitons un des trois milieux tourbeux, ou encore, le lac dit ''cratère'', qui est en fait un ''lac kettle'', au nord de Port-au-Persil, il est possible que nous rencontrions un ou deux individus de cette espèce de Lestes. Ce qui arriva lors de notre excursion à la tourbière ''Chapelle'' le 4 juillet. Nos yeux repèrent  une demoiselle robuste dont la longueur peut atteindre 52 mm. La coloration vert métallique de la partie dorsale du corps et  la teinte ambrée des ailes facilitent son identification. De plus, les mâles matures sont pruinés. L'espèce est relativement commune au Québec (Pilon et Lagacé 1998), bien que l'on ne la capture pas souvent pendant nos stages estivales au cours du mois de juillet de chaque année. L. eurinus s'accommode de plusieurs types d'habitats pour son développement larvaire.

Anisoptères (libellules)

Aeshnidae

8.Aeshna eremita Scudder, 1866.

Depuis longtemps, au camp, la capture de cette espèce emballe les campeurs en raison de sa taille impressionnante, de la vitesse et  de l'agilité de son vol spectaculaire. C'est à peu près toujours le premier gros aeschnide que nous observons au début des stages. Les autres espèces, soit  Aeshna canadensis Walker, 1908, A. interrupta interrupta Walker, 1908 et A. umbrosa umbrosa Walker, 1908 apparaissent plus tard au cours de la saison estivale. Les  stagiaires les observent au cours de la deuxième moitié de juillet surtout, lorsqu'elles envahissent le terrain du camp devant la Demeurance pour se nourrir des hordes d'insectes présents et nombreux au-dessus de nos têtes. Les mâles patrouillent les rives des lacs et des tourbières et cherchent à s'accoupler avec toute Aeshna femelle qui se présente, se trompant même parfois d'espèce devant nos yeux. Lors des patrouilles, les mâles se montrent très agressifs à l'endroit de tout autre mâle qui patrouille les bords de nos eaux pour les mêmes raisons, la recherche de la partenaire sexuelle. Parfois, ils se frappent violemment et des incidents surviennent, un des belligérants tombant à l'eau pour, parfois, s'y noyer. 

9.Aeshna subarctica subarctica Walker, 1908.

Lorsque, dans la tourbière, Mathieu Desharnais m'a apporté une grosse libellule qui venait d'émerger, le corps humide, les ailes déjà plissées et endommagées, il venait de récolter une espèce de libellule rarement trouvée dans Charlevoix-Est. De fait, au camp ERE de l'Estuaire, j'ai connaissance de deux captures d'A. subarctica subarctica, venant de la tourbière ''Chapelle'' et ce,  en quarante ans. Les deux spécimens sont dans la collection du camp. Pilon et Lagacé (1998) montrent que l'espèce a été capturée assez fréquemment dans les zones subarctique, boréale et tempérée froide du Québec.  En ce qui me concerne, les captures dans cette dernière zone se limitent à un ou deux spécimens par 20 ans, par exemple au sud de Lévis ou encore au nord de Gatineau, dans des milieux tourbeux, à chaque fois. Par contre, j'ai eu le privilège d'observer une population faite de grands nombres d'individus au lac Mistassini en 1996.

Corduliidae

10.Cordulia shurtleffi Scudder, 1866.

Presque à chaque fois qu'une équipe d'entomologistes du camp se rend à la tourbière ''Chapelle'' par beau temps, les individus de cette espèce sont actives. Les mâles patrouillent presque sans arrêt les rives de la principale nappe d'eau qui forme le centre de la tourbière.  La patrouille en question est faite d'un élan ponctué à chaque fois d'un arrêt pour scruter le bord avec l'espoir d'y débusquer une femelle en vue de l'accouplement. L'observateur remarque une belle libellule aux yeux et au thorax verts, au bout duquel s'allonge un abdomen noir, plutôt trapu. Lorsqu'il vente beaucoup, il est possible de voir des individus raser la surface du  chemin coupe-vent, bordé de grands arbres de chaque côté. C. shurtleffi fait partie du groupe d'odonates parmi les plus communs au Québec et ailleurs (Pilon et Lagacé 1998), sans oublier qu'ils colonisent divers habitats. La nature produit-elle des milliards d'individus chaque année au Québec? La question se pose.

11.Dorocordulia libera (Sélys, 1971)

Depuis de nombreuses années, lorsque les naturalistes du camp attendent les voitures pour les ramener au camp, souvent, ils voient des libellules qui attaquent les moustiques et surtout les tabanides, du genre Chrysops, qui volent autour d'eux et   cherchent à les  piquer et à les mordre. S'ils capturent ces libellules, ils découvrent qu'il s'agit la plupart du temps de mâles ou de femelles de l'espèce D. libera. Ils ont en main, une libellule, tout-à-fait semblable au Cordulia shurtleffi, mais en plus petit avec le bout de l'abdomen spatulé chez les mâles. De plus, ceux-ci ont une patrouille presque identique à celle des Cordulie avec quelques petites différences, par exemple, deux ou trois arrêts qui ponctuent  chaque élan de leur patrouille.  Moins commune et répandu que C. shurtleffi, il n'en demeure pas moins que la capture de cette libellule fascinante n'est pas rare dans les zones boréale et tempérée froide du Québec (Pilon et Lagacé 1998).

12. Somatochlora cingulata (Sélys, 1871)

La capture d'un individu de cet odonate dans la tourbière est inhabituelle pour nous. En effet, nous n'avons jamais trouvé de larve dans ce milieu, ni observé d'adultes en nombre. Par contre, l'espèce est bien établie dans au moins deux lacs acides assez près de la tourbière ''Chapelle''. Le vol de S. cingulata est un des plus spectaculaires de toute notre odonatofaune. J'ai eu le plaisir de voir à quelques reprises des individus qui volent très rapidement en droite ligne, qui virevoltent, exécutent des sparages vers le haut, vers le bas, à gauche, à droite, volent en boucle, modifient leur itinéraire à volonté. Pour les capturer, il faut avoir le bras leste et rapide et se placer à quelques mètres du rivage, souvent dans l'eau jusqu'à la ceinture. La patrouille, en vue de trouver une partenaire sexuelle, est rapide, zigzagante, parfois imprévisible, mais la marche, puisque des campeurs ont pu une fois, au lac Ennis, voir un mâle former le tandem, qui précède l'accouplement, en fixant ses appendices anaux sur la partie antérieure du thorax d'une femelle alors qu'il filait à vive allure. Le couple s'est ensuite dirigé vers la zone boisée environnante. Tout un spectacle!  L'espèce a été capturée relativement souvent au Québec, sauf dans les zones arctique et hémiarctique (Pilon et Lagacé 1998), dans cette dernière peut-être en raison d'un manque de collectionneurs.