Camp d'études scientifiques et d'arts écologiques

Le MICRODON,
une des mouches les plus mystérieuses dans la nature


En examinant les insectes que j'ai récoltés en juillet 2004 dans la division de recensement de Charlevoix-est, j'ai découvert, avec l'aide de Monty Wood et Dick Vockeroth, deux diptérologues éminents, que j'avais en main une des mouches les plus extraordinaires que l'on puisse imaginer. Il s'agit d'un représentant du genre Microdon de la famille des Syrphidae. Cette mouche à fleurs fut capturée le 5 juillet par Serge Laplante lors d'une expédition entomologique aux Palissades, situées au nord de Saint-Siméon. Ce diptère velu, de coloration sombre, au vol peu spectaculaire, se déplaçait un peu gauchement parmi les arbustes du sous-bois. Les diptérologues disent d'ailleurs que les Microdons passent souvent inaperçues. Ces mouches se tiennent apparemment près du sol, autour des herbes basses, parfois à proximité des fourmilières.

Comme tout entomologiste curieux de cet immense petit peuple qu'on appelle les insectes, c'est en me documentant que j'ai pris connaissance de faits renversants concernant la vie des Microdons. En effet, l'étrange destin des femelles les oblige à pondre leurs oeufs dans des nids de fourmis, en espérant éviter la vindicte et l'agressivité de ces dernières qui défendent farouchement leur ''chez soi''. En règle générale, ces femelles réussissent leur exploit . De leurs oeufs sortent des larves parmi les plus étranges de la gent pourtant insolite des mouches, qui peuplent notre planète, étranges au point que les fourmis ne s'aperçoivent guère de la présence de ces intruses. Fait plus inusité encore, de nombreux naturalistes et entomologistes ont longtemps été incapables de connaître leur identité. En effet, trois fois des chercheurs les ont décrites comme des limaces et une fois, un savant a cru qu'il s'agissait d'une cochenille nouvelle pour la science (Stubbs et Falk 1983).

C'est le grand chercheur anglais, Donisthorpe (1927) qui a levé le voile sur le mystère entourant la vie des Microdons. Comment s'est-il pris? Il faut d'abord savoir que ce Monsieur a consacré sa vie au recensement et à l'étude de tous les invertébrés associés aux fourmis et à leurs nids en Grande-Bretagne. Ce fut une tâche monumentale, puisque sa liste comprend des milliers d'espèces. En faisant ses recherches, il a pu apprendre à connaître et à observer le va-et-vient des Microdons femelles dans les nids de fourmis dans le but d'y pondre des oeufs. Il a vu les larves issues de ceux-ci, leur développement, leur mode d'alimentation, l'indifférence des fourmis à leur présence, sauf exception, leur transformation en pupe, puis l'émergence du Microdon adulte. Il fut témoin de toutes les étapes de la vie incroyable de ces mouches à fleurs. Il fut surtout émerveillé d'apprendre que ces larves se nourrissent de minuscules débris alimentaires rejetés par les fourmis et que celles-ci les attaqueront que si elles roulent sur le dos pour exposer leur surface ventrale moins coriace que la partie dorsale de leurs corps. Fait surprenant, il a même vu des fourmis lécher les poils humides des adultes qui venaient d'émerger de la pupe Il a lui-même élevé des Microdons de l'oeuf à l'adulte (Stubbs et Falk 1983).

Chose apprise et bien observée, Donisthorpe a pu constater que les larves font vraiment penser à des limaces par leur forme et certains traits de leur comportement. Cependant, après étude détaillée de la morphologie externe et interne de la larve de Microdon, le naturaliste en vient à la conclusion qu'il s'agit bien d'une larve de mouche. Il a par exemple remarqué le siphon respiratoire au bout de l'abdomen, typique des Syrphides larvaires et l'absence du type d'antennes que l'on observe sur la tête des limaces. En passant, cette larve est illustrée dans plusieurs ouvrages consacrés aux diptères (voir Heiss 1938, Vockeroth et Thompson 1981).

À la suite de ces recherches, j'ai voulu savoir si des entomologistes avaient déposé des spécimens dans la CNC à Ottawa. Je peux répondre dans l'affirmative. En bref, j'ai trouvé sept espèces de Microdons récoltées dans différentes localités du Québec (une moyenne de cinq sites par espèce). C'est peu si je compare aux libellules communes qui ont été capturées dans 100 à 150 localités dans notre province. Il va sans dire qu'il reste beaucoup de travail à faire. Au surplus, deux autres taxons sont répertoriés pour la ville d'Ottawa. Ils devraient donc se trouver sur le territoire québécois. Vockeroth et Thompson (1981) signalent qu'une trentaine d'espèces sont connues pour l'Amérique du Nord. Thompson (1981) a révisé le genre Microdon pour le territoire nord-américain.

Ces faits extraordinaires et ces ressources (documentation et spécimens) ne nous incitent-ils pas à n'en savoir davantage sur ces syrphides fascinants? En ce qui me concerne, j'aimerais voir ces larves dans des nids de fourmis. Au fait, de nombreuses pupes sont déposées dans la CNC. Elles se trouvent apparemment assez près de l'entrée des nids.

Nous pourrions peut-être réaliser ces observations à Port-au-Saumon même, puisque les fourmilières y sont fort nombreuses, notamment dans le champ Zoel, à côté du camp. Il appert, cependant, que les larves de Microdons sont difficiles à découvrir, les pupes moins...
Malgré toutes ces informations, il reste que les Microdons du Québec sont peu connus et à peu près pas étudiés. Il faudrait que quelqu'un s'y intéresse. Levez la main, ceux qui veulent le faire...

Ouvrages cités

Donisthorpe, H. 1927. The guests of British ants. Londres. 228 pages. *

Heiss, E.M. 1938. A classification of the larvae and puparia of the Syrphidae of Illinois exclusive of aquatic forms. The University of Illinois Press, Urbana 142 page .

Stubbs, A.E. et S.J. Falk. 1983. British Hoverflies. British Entomological & Natural History Society. 253 pages + 12 planches couleurs + 1 annexe.

Thomson, F.C. 1981. Revisionary notes on Nearctic Microdon flies (Diptera : Syrphidae). Proceedings of the entomological Society of Washington 83 : 725-758.

Vokeroth, J.R. et F.C. Thompson. 1981. Syrphidae pages 713 à 743 dans McAlpine, J.F., B.V. Peterson, G.E. Shewell, N.J. Teskey, J.R. Vocxkeroth et D.M. Wood (Coordinators). Manual of Diptera, Volume II. Agriculture Canada Monograph 28.

*(N.B. Un exemplaire de cet ouvrage remarquable et unique se trouve dans la bibliothèque d'entomologie d'Agroalimentaire-Canada à Ottawa, édifice Neatby, où se trouvent les 15 millions d'insectes de la Collection nationale canadienne d'insectes, d'arachnides et de nématodes).

Raymond Hutchinson

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