Camp d'études scientifiques et d'arts écologiques

Rôle du mâle pendant la ponte,
chez les libellules et les demoiselles (Odonata). Premier article

Le 15 juin 2006, j'ai pu observer de trois à cinq mâles de l'espèce Libellula quadrimaculata L, pendant une bonne heure,voletant au-dessus d'une femelle chacun, alors que leur partenaire sexuelle était en train de pondre dans un peu d'eau accumulée d'un fossé, situé au bord d'un chemin. Chacun était à sa besogne et ne se nuisait aucunement. J'étais en Ontario, à Bourget  dans la forêt Larose. J'ai reconnu le trait de comportement des mâles de certaines espèces d'odonates qui consiste à surveiller et à protéger les femelles, pourchassant et attaquant tout intrus qui tente de les déranger pendant qu'elles trempent leur abdomen dans l'eau pour y déposer les oeufs. Du 18 au 24 juin 2006, j'ai revu, deux ou trois fois, ce type de comportement de garde, de surveillance de femelles pendant leurs pontes à Gatineau. Libellula lydia était l'espèce en cause. Je me trouvais au bord de milieux stagnants reliés à la rivière des Outaouais dans la ville de Gatineau même.

Depuis mes débuts en odonatologie, j'ai constaté qu'il existe au moins trois situations qui permettent de préciser le rôle des odonates mâles pendant la ponte. L'odonatologue peut voir des femelles accompagnées du mâle qui vole au-dessus d'elles pour les protéger ou encore des mâles qui sont fixés aux femelles par leurs appendices anaux qui retiennent la femelle derrière le cou. Enfin, dans de nombreux cas, les femelles de différentes espèces pondent seules, soit cachées de la vue de prédateurs ou de mâles à la recherche de partenaire ou encore au sus et au vue de ceux-ci. 

Corbet (1999) définit deux types de comportement lorsque les odonates mâles accompagnent les femelles pendant  la ponte.  Dans la garde ou la surveillance par le mâle, sans contact physique entre les partenaires des deux sexes, l'entomologiste voit une femelle pondre pendant que le mâle vole au-dessus d'elle et manifeste de l'agressivité envers tout intrus qui tente de déranger la femelle en action. Il signale ce type de comportement chez des odonates de plusieurs familles de zygoptères (demoiselles), de la famille des Libellulidae et dans quelques genres d'anisoptères et, ce dans différentes régions du monde. Parmi les espèces du Québec, des données existent pour les taxons suivants :  chez les Ischnura (Coenagrionidae) (Corbet 1999), Calopteryx maculata (Calopterygidae) Waage 1978,1979), Leucorrhinia hudsonica (Libellulidae) (Hillton 1984), Libellula julia ( Hillton 1984), Libellula quadrimaculata (Corbet (1999),  Sympetrum danae (Corbet 1999), Libellula luctuosa (Corbet 1999), Hutchinson (1975).

En ce qui a trait au deuxième type de comportement, le mâle est en contact physique avec la femelle. Au cours de l'accouplement, il a saisi la femelle en plaçant ses appendices anaux à la base du cou de la femelle dans une position qu'on appelle le tandem. De cette façon, le mâle, lié à la femelle, l'accompagne partout  en vol,  posé sur des tissus végétaux (tiges), et même dans sa descente sous l'eau pour pondre ses oeufs insérant ceux-ci dans les tissus des plantes (Hutchinson 1976) . Ce comportement s'observe  chez presque tous les Coenagrionidae et les Lestidae, sauf certaines Ischnura. Parfois chez certains genres d'Aeshnidae, par exemple l'espèce du Québec, Anax junius,  et d'autres espèces européennes, par exemple chez une Somatochlora asiatique (Corbet 1999).

Quant aux femelles qui pondent seules, sans accompagnement des mâles, j'ai maintes fois observé qu'il faut les repérer grâce à des observations minutieuses, alors qu'elles sont souvent bien cachées parmi la végétation des rives d'eaux stagnantes ou courantes. C'est ainsi que les pontes d'espèces d'Aeshna et de Somatochlora, par exemple, me sont quelque peu familières.

Une fois les données ci-dessus sur la ponte des odonates bien assimilées, l'odonatologue peut entreprendre l'observation des femelles de toutes les espèces du Québec pour savoir où se situe chaque taxon. Il peut découvrir les variations dans ces traits de comportement de ponte, à l'intérieur d'une espèce donnée, dépendant peut-être de la nature du milieu où la femelle dépose ou insère ses oeufs. L'heure du jour, lumière ou obscurité, milieux ouverts versus milieux fermés, ou encore présence ou absence de mâles disponibles, ainsi que d'autres facteurs à découvrir influencent-ils les comportements des partenaires sexuels pendant la ponte? Voilà un projet de recherches et d'observations fascinantes pour les odonatologues québécois.

Ouvrages cités

Corbet, P.S. 1999. Dragonflies. Behavior and Ecology of Odonata. Cornell University Press. 829 pages.

Hillton, D.F.J. 1984. Reproductive behavior of Leucorrhinia hudsonica  (Sélys) (Odonata : Libellulidae) Journal of the Kansas Entomological Society 57 : 580 à590.

Hutchinson, R. 1976. Observations de la ponte de Nehalennia irene Hagen (sic) (Zygoptera : Coenagriidae (sic)) à Melbourne Valley, Cantons de l'Est, Québec. Cordulia 2 : 149.

Hutchinson, R. 1977.Les mâles de certaines espèces de libellules
surveillent la ponte. Fabreries 3 : 108.

Waage,

Waage,

Walker, E,M.  et P.S. Corbet, 1975. The Odonata of Canada and Alaska. Volume III. The Anisoptera : three families.  University of Toronto Press, Toronto. 308 pages.